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Le Violon magique

Dernière mise à jour : 2 juil. 2023


Sur cette terre-là, même les buissons chantaient. Même les pierres, quand elles dégringolaient en tintant, roulaient au sol ou se fracassaient en plusieurs morceaux qui tintaient à leurs tours. Les gens aussi chantaient, ou sifflaient, ou fredonnaient des mélodies qui transportent des fragments d'histoires longtemps oubliées.
Un vieil homme vivait seul avec sa fille et une multitude de fantômes qui hantaient les murs de leur maison. Sa femme, avant de perdre la vie en mettant Ambre au monde, avait eu sept enfants, dont les plus robustes avaient vécu jusqu’à leurs deux ans et étaient morts d’une maladie ou d’une autre. De ces premiers enfants et de sa femme disparue, le père parlait beaucoup, souvent, continuellement, et Ambre était sa seule interlocutrice. Elle aurait bien aimé qu’il parle d’autre chose. Il en parlait comme si chacun de ces êtres était parti en voyage et reviendrait dès qu’il serait temps. Toutes ces ombres devaient tant l'habiter que sans doute, tenté de les suivre, il était resté coincé quelque part entre le monde des vivants et celui des morts. Jamais il ne remarquait que sa fille lui répondait à peine, qu’elle avait les joues rouges et les yeux brillants, ou que sa voix tremblait un peu plus aigüe qu’à l’habitude. Il parlait comme si en dehors de ces morts il n’y avait rien dans sa vie, comme s’il ne voyait pas que sa fille avait grandi et de quel pas elle quittait la maison pour aller au village, se perdre dans la forêt, longer la falaise où un vent puissant lui soufflait des mystères qu’elle ne comprenait pas encore.
Mais les mystères du vent, ça n’était pas ce qu’elle venait chercher au bord de la falaise. C’était la sensation de se sentir en vie, avec la fraicheur de ce souffle qui séchait ses larmes en un instant, collait ses jupes à ses jambes et les envoyait valser, dénouait ses cheveux qui volaient fins et longs comme une écharpe. Et le vent soufflait, soufflait si fort qu’elle avait du mal à tenir debout. Pourtant, elle tenait bon, bien campée sur ses deux pieds. C’était surtout là, face au vent et au poids de ce vent sur son petit corps délaissé qu’elle se sentait exister. S’il l’avait regardée marcher loin de la maison, il aurait vu que sa fille, qu’il croyait toujours être une enfant timide et un peu gourde, n’était pas si petite que ça, que sa voix était ample et qu’elle avait dans ses gestes, quand elle était loin de lui, un peu de la grâce des fées.
C'est ainsi qu'elle allait au village. Beaucoup l'admiraient, mais elle n'y prêtait pas attention, tout occupée à regarder partout autour d'elle, les couleurs des épices et des fruits sur les étals du marché, les taches rouges des géraniums aux fenêtres, les rires des enfants qui se frayaient un chemin parmi la foule, la voix tendre d'un violon au milieu de tout cela, qui jouait des mélodies surprenantes et si douces qu'elle soupçonnait que, dans le village, si les gens étaient heureux et semblaient tous se connaitre et s'aimer, c'était grâce au violon. Si toutes les couleurs et toutes les formes avaient une harmonie qui lui donnait l'impression de cheminer à l'intérieur d'un tableau, c'était grâce à lui également. Parfois, elle le cherchait parmi la foule, mais toujours la vue du musicien lui échappait. Soit qu'elle ne parvenait pas à identifier d'où venait la musique, soit qu'une foule trop dense l'empêchait de voir son visage. Mais peu importait. Au village, la voix du violon semblait la rendre à elle-même, et tout lui paraissait beau.
Mais la falaise s’effritait. Un jour où elle se sentait particulièrement triste, alors qu'elle se promenait tout près du bord, comme en jouant à se laisser maintenir par le vent qui la poussait vers la terre, alors qu’elle se penchait vers le vide, un morceau de la falaise s'effondra sous son pied. Elle perdit l’équilibre, et glissa, son cœur ne fit qu’un tour, le vent souffla plus fort et elle parvint seulement à s’accrocher d’une main à une courte branche d'érable qui poussait sur la falaise. Mais la branche fut vite déracinée, et on n’entendit que son cri qui se confondait avec le sifflement du vent à travers le ciel, entre les arbres, sur les toits.
Il se passa quelque temps avant qu'on ne s'aperçoive qu'Ambre avait disparu. Il se passa encore longtemps avant qu'on ne comprenne qu'elle était tombée, et personne n'alla chercher son corps qui était inaccessible, de sorte que les gens du village vinrent déposer des fleurs et se recueillir au bord de la falaise. Et son père, une fois. Ambre resta là, avec dans sa main encore serrée la branche d'érable à laquelle elle avait tenté de retenir sa chute.



Avec sa disparition quelque chose avait changé au village. C'est que les gens appréciaient tellement Ambre, quand elle venait vive et curieuse se mêler à la foule agitée, que tout était devenu plus silencieux. Les visages souriaient moins, les gens parlaient moins fort, on entendait moins le violon, mais il jouait, pourtant.
Enfin, il s'était déplacé du cœur de la place. Il jouait au bord de la falaise. On n'entendait plus que sa voix étouffée, transportée par le vent, toute vibrante des ramées qu'il devait traverser pour atteindre le village.
Le temps passa. Bientôt, les pluies de novembre vinrent arracher aux arbres leurs dernières feuilles. Bientôt, l'hiver vint recouvrir le monde de son duvet blanc. Bientôt, baigné de bleu, le soleil se remit à briller. Bientôt, on vit quelques feuilles en étoile pointer au bord de la falaise, comme des milliers de mains qui saluaient le monde. On montrait du doigt le prodige de l'érable qui poussait au fond d'un précipice, sur le sol pierreux, à l'endroit même où s'était décomposé le corps d'Ambre.

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